
Il y a des villes qui se découvrent par petites touches. Xi’an, elle, commence par vous rappeler qu’elle a quelques siècles d’avance sur vous.
Bien avant de porter son nom actuel, elle s’appelait Chang’an et fut la capitale de treize dynasties chinoises. Plus de mille ans passés aux premières loges de l’Histoire, forcément, cela laisse quelques traces. Elle fut aussi le point de départ oriental de l’ancienne Route de la Soie, celle par laquelle circulaient marchandises, voyageurs, religions, idées et cultures entre la Chine et l’Occident.
Et si Xi’an est aujourd’hui indissociable de sa célèbre armée de terre cuite, la réduire à ses huit mille soldats serait franchement dommage. Derrière eux se cache une ville passionnante où se croisent pagodes bouddhistes, mosquée aux allures de temple chinois, sanctuaire taoïste, calligraphies millénaires et ruelles où l’on cuisine à quelques centimètres des passants.
Autrement dit, visiter Xi’an, c’est accepter de voyager dans le temps… avec quelques pauses gourmandes en chemin.
Visiter Xi’an, là où Chang’an donnait l’heure
Impossible de manquer la Tour de la Cloche, plantée avec une certaine assurance au beau milieu de la ville.
Construite en 1384 sous la dynastie Ming, elle servait notamment à marquer le temps et à donner l’alarme. Déplacée à son emplacement actuel en 1582, elle se trouve aujourd’hui au croisement des quatre grandes avenues du centre historique.
À quelques centaines de mètres se dresse sa complice, la Tour du Tambour, légèrement plus âgée puisqu’elle fut construite quatre ans auparavant.
Cloche et tambours rythmaient autrefois la vie de la cité. La tradition chinoise a même conservé l’expression « cloche du matin, tambour du soir ».
Une époque où consulter l’heure demandait donc un équipement sensiblement plus encombrant qu’un smartphone.
Et lorsque la nuit tombe, la Tour de la Cloche change encore de visage. Ses tuiles vernissées, ses boiseries rouges et ses toits superposés s’illuminent au milieu de la circulation moderne. Six siècles d’histoire cernés par les voitures : Xi’an résumée en une image.
Une histoire gravée dans la pierre
Il faut ensuite pousser la porte du musée Beilin, la célèbre Forêt de Stèles.
Le nom est presque trompeur : ici, les arbres ont été remplacés par des pierres.
Des centaines de stèles couvertes de caractères chinois se succèdent sous les galeries de l’ancien temple de Confucius. Textes historiques, classiques chinois, poésie et chefs-d’œuvre calligraphiques y ont traversé les siècles avec une efficacité dont nos disques durs pourraient utilement s’inspirer.
Le musée est considéré comme l’un des grands conservatoires de l’art calligraphique chinois et comme une véritable « bibliothèque de pierre ».
Face à ces caractères gravés, la calligraphie cesse d’être simplement une écriture. L’épaisseur d’un trait, son inclinaison, son rythme deviennent une œuvre en soi.
Et contrairement à une feuille de papier, ici, pas question de froisser le brouillon.
Les collections ne se limitent d’ailleurs pas aux textes : sculptures, reliefs et monuments funéraires complètent cette plongée dans plusieurs siècles d’art chinois.
Sous l’ombre des grandes pagodes
À Xi’an, même les silhouettes semblent avoir traversé les dynasties.
La Grande Pagode de l’Oie sauvage et le voyage de Xuanzang
Construite en 652 sous les Tang, dans l’enceinte du temple Da Ci’en, elle est étroitement associée à l’une des figures les plus fascinantes du bouddhisme chinois : le moine Xuanzang.
Parti vers l’ouest jusqu’en Inde à la recherche des textes originaux du bouddhisme, Xuanzang revint après un voyage extraordinaire avec des sutras et des objets religieux. Le temple de Xi’an devint ensuite un grand centre de traduction des écritures bouddhiques ; Xuanzang y consacra de longues années à leur étude et à leur traduction.
Avec ses étages superposés et sa silhouette étonnamment sobre, la pagode servit notamment à conserver ces précieux textes rapportés d’Inde.
La Grande Pagode fait aujourd’hui partie des sites de Xi’an inscrits au patrimoine mondial dans le cadre des Routes de la Soie.
La Petite Pagode de l’Oie sauvage, version bucolique
Quelques kilomètres plus loin, sa petite sœur joue une partition nettement plus discrète.
La Petite Pagode de l’Oie sauvage, elle aussi héritée de l’époque Tang, se cache aujourd’hui dans le vaste ensemble paysager du Xi’an Museum.
Et ici, changement de décor.
Saules plongeant leurs branches vers l’eau, petits ponts, jardins, arbres en fleurs… après la monumentalité du centre-ville, l’endroit offre une parenthèse étonnamment paisible.
On pourrait presque oublier que l’on se trouve dans une métropole de plusieurs millions d’habitants.
Presque.
Xi’an, au carrefour des mondes
C’est peut-être ici que Xi’an devient la plus fascinante. Car Chang’an n’était pas seulement une capitale chinoise : la Route de la Soie en avait fait une ville ouverte aux marchands, voyageurs et religions venus de très loin.
Et quelques siècles plus tard, cette histoire se lit encore dans ses rues.
Une mosquée… qui ressemble à un temple chinois
En pénétrant dans la Grande Mosquée de Xi’an, on peut d’ailleurs se demander pendant quelques secondes si l’on ne s’est pas trompé d’adresse.
Pas de grande coupole. Pas de minaret élancé dominant la ville.
À la place : des cours arborées, des pavillons, des portiques de pierre, des toits aux angles relevés et toute la grammaire de l’architecture chinoise traditionnelle.
La Grande Mosquée est aujourd’hui considérée comme le plus vaste et le mieux conservé des anciens ensembles architecturaux islamiques de Xi’an.
Puis quelques détails viennent brouiller délicieusement les pistes.
Sous les toitures chinoises apparaissent les caractères arabes.
Deux cultures qui, plutôt que de s’affronter architecturalement, semblent ici avoir décidé de partager le même toit.
Les cours se succèdent, séparées par des portes et des pavillons, dans une atmosphère étonnamment calme au regard de l’agitation qui règne quelques rues plus loin.
Quelques rues plus loin, les dieux changent
Et Xi’an n’en a pas terminé avec les changements de décor.
À proximité se trouve le Dūchénghuáng Miào (西安都城隍庙), le Temple du Dieu de la Ville.
Cette fois, nous sommes dans l’univers taoïste.
Le Chenghuang, littéralement le dieu des murailles et des douves, appartient à une très ancienne tradition chinoise : il est la divinité protectrice de la cité et de ses habitants.
Et c’est justement cette proximité qui rend le vieux Xi’an si intéressant.
En quelques rues, les pavillons d’une mosquée aux formes chinoises laissent place à un temple taoïste. Un peu plus loin se dressent les pagodes bouddhistes.
Les siècles ont manifestement eu ici l’habitude de voyager en bonne compagnie.
Le quartier musulman de Xi’an : à table !
Après autant de temples, de stèles et de dynasties, il est temps de s’occuper d’un autre patrimoine.
Celui qui se mange.
Autour de la Tour du Tambour s’étend le quartier musulman de Xi’an, ou quartier Hui. Et ici, le silence méditatif des temples est définitivement derrière vous.
Les enseignes se superposent, les marmites fument, les cuisiniers travaillent devant les échoppes, les passants se faufilent entre les étals et les odeurs d’épices s’échappent jusque dans la rue.
Bienvenue dans l’une des parties les plus gourmandes de Xi’an.
Le quartier est célèbre dans toute la Chine pour sa culture musulmane et pour sa cuisine locale, largement fondée sur le blé et la farine.
Et pour Cook & Crunch, autant dire que les choses deviennent sérieuses.
Ici, oubliez un instant le riz
Lorsque l’on pense cuisine chinoise, le riz arrive souvent en tête. À Xi’an, il va devoir patienter.
Le Shaanxi est une terre de céréales où pains, galettes, pâtes et nouilles occupent une place considérable. Dans le quartier Hui, la farine se pétrit, s’étire, se découpe, se farcit, se grille ou finit dans un bouillon.
Aux échoppes de pains succèdent fruits secs, noix, pâtisseries et douceurs.
Puis viennent les grands classiques.
Le roujiamo, parfois surnommé un peu rapidement « hamburger chinois », est un petit pain plat garni de viande longuement cuite.
Le jinggao associe riz gluant et dattes chinoises.
Les gâteaux au kaki font eux aussi partie des spécialités que l’on rencontre dans le quartier.
Mais l’une des grandes vedettes locales porte un nom qu’il faudra probablement répéter deux fois avant de pouvoir le commander sans hésiter : le niuyangrou paomo.
Paomo : quand le client met la main à la pâte
Le principe est aussi simple que réjouissant.
Du pain est émietté en petits morceaux avant d’être plongé dans un généreux bouillon de mouton ou de bœuf. La préparation du paomo est tellement associée à Xi’an que certaines de ses techniques traditionnelles figurent parmi le patrimoine culturel immatériel mis en avant par la ville.
Et traditionnellement, une partie du travail revient au mangeur lui-même : le pain est cassé en petits morceaux avant de repartir en cuisine.
Voilà enfin un restaurant où jouer avec son pain peut être considéré comme une marque de savoir-vivre.
Ici, la cuisine se fait dans la rue
Ce qui rend le quartier si photogénique n’est d’ailleurs pas seulement ce qui se trouve dans les assiettes.
C’est tout ce qui se passe avant.
Les gestes sont visibles. On pétrit, on découpe, on grille, on remue, on sert. Les cuisines débordent sur les trottoirs et le spectacle fait partie du repas.
Tout n’est pas lisse ni soigneusement mis en scène. Et tant mieux.
Le quartier vit, travaille, mange. Les étals de viande côtoient les pâtisseries, les restaurants minuscules succèdent aux marchands de fruits secs et les enseignes semblent se disputer le moindre centimètre disponible.
Puis il suffit de lever les yeux pour retrouver cette incroyable accumulation de caractères, de couleurs, de fils électriques et de devantures.
C’est bruyant, dense, parfois chaotique.
Et terriblement vivant.
Xi’an, bien au-delà de ses guerriers
On pourrait venir à Xi’an uniquement pour eux.
Ces milliers de soldats de terre cuite, figés depuis plus de deux millénaires dans le mausolée du premier empereur de Chine, suffiraient presque à justifier le voyage.
Presque.
Parce qu’il serait dommage de repartir sans avoir découvert la ville qui se trouve derrière l’armée.
Xi’an est une accumulation de mondes : les pierres couvertes de calligraphies du Beilin, les textes bouddhiques rapportés d’Inde par Xuanzang, les pagodes Tang, les cours silencieuses de la Grande Mosquée, le temple du Dieu de la Ville et, quelques rues plus loin, un cuisinier penché sur sa marmite au milieu du tumulte du quartier Hui.
Ancienne Chang’an, elle fut pendant des siècles un endroit où l’on arrivait de loin.
Et plus de mille ans après l’âge d’or de la Route de la Soie, elle conserve quelque chose de ce carrefour improbable : une ville profondément chinoise qui raconte aussi les voyages, les rencontres et les influences venues d’ailleurs.
Le soir venu, la Tour de la Cloche s’illumine au milieu de la ville moderne.
Les voitures passent.
Xi’an, elle, a tout son temps.
Infos pratiques pour visiter Xi’an
Quand partir ? Le printemps et l’automne sont généralement les périodes les plus agréables pour parcourir la ville. Xi’an connaît des étés chauds et des hivers froids.
Combien de temps ? Pour l’article, je conseillerais au moins deux journées complètes pour Xi’an elle-même, hors armée de terre cuite. Trois permettent évidemment de prendre davantage son temps.
À ne pas manquer dans la ville : Tour de la Cloche et Tour du Tambour, quartier musulman, Grande Mosquée, Beilin, Grande et Petite Pagodes de l’Oie sauvage. Le Shaanxi History Museum possède par ailleurs plus de 370 000 pièces et mérite une visite si l’on souhaite approfondir l’histoire extraordinaire de la région.