Moulin de Hollange : là où la farine se fait encore au rythme de l’eau

La façade du Moulin de Hollange

Il faut d’abord tendre l’oreille.

Le grondement de l’eau, le claquement régulier des courroies, le frottement des engrenages… À l’intérieur du Moulin de Hollange, les machines ne sont pas là pour le décor. Elles tournent, vibrent, grincent parfois, tandis qu’une fine poussière de farine se glisse partout, jusque dans le moindre recoin.

Car ici, pas de moulin transformé en musée, avec jolie roue à eau pour la photo et mécanismes sagement mis à la retraite. Le Moulin de Hollange travaille toujours. L’eau de la Strange entraîne les roues, les meules écrasent le grain et la farine tombe dans les sacs.

Et cela fait plus de six siècles que ça dure.

Carte des alentours du moulin de Hollange

Six siècles d’histoire et toujours pas l’âge de la retraite

Impossible de souffler précisément les bougies du Moulin de Hollange : sa date de naissance reste inconnue. Ses plus anciennes traces écrites remontent aux années 1430-1440, dans les archives de la Cour des comptes.

À l’époque où Christophe Colomb n’avait pas encore commencé à chercher sa route vers les Indes, à Hollange, on faisait donc déjà tourner les meules.

Ça calme.

Le moulin était alors un moulin banal, soumis au droit de banalité : les habitants du territoire dépendant du seigneur devaient y faire moudre leurs céréales. Une activité essentielle dans une société où le grain et le pain constituaient la base de l’alimentation.

Le Moulin de Hollange a traversé les siècles, les changements de propriétaires et les transformations techniques. Il conserve d’ailleurs de précieuses archives de cette longue histoire, dont des actes originaux de transmission datant de la fin du XVIIIe siècle.

En 1860, il est déplacé à son emplacement actuel, au bord de la Strange. Puis, en 1946, une minoterie artisanale suisse vient compléter les anciennes meules de pierre. Près de quatre-vingts ans plus tard, elle est toujours là. Et elle fonctionne.

Tout commence par l’eau

Avant le grain et même avant les meules, il y a l’eau.

Celle de la Strange, un petit cours d’eau qui traverse la vallée avant de rejoindre la Sûre. Une partie de son débit est détournée vers le bief, ce canal qui conduit l’eau jusqu’au moulin.

Le principe est ingénieux et, sur le papier, plutôt simple : contrairement au ruisseau qui suit naturellement le dénivelé du terrain, le bief conserve une pente très faible. À son arrivée au moulin, la différence de niveau obtenue permet à l’eau de prendre suffisamment de force pour entraîner les roues.

La physique fait le reste. Enfin… pas tout à fait.

Car lorsqu’on dépend d’un ruisseau pour faire fonctionner son outil de travail, on apprend rapidement à composer avec ses humeurs. En période de crue, il faut évacuer le trop-plein et contrôler la quantité d’eau qui s’engage dans le bief. En période de sécheresse, l’exercice devient plus délicat encore : prélever suffisamment d’eau pour faire tourner le moulin, tout en maintenant un débit suffisant dans la Strange. Une question d’équilibre, réglée à l’aide des planches du barrage.

Et les années se suivent sans nécessairement se ressembler. Après une année 2024 marquée par l’abondance de l’eau et des crues à gérer, 2025 et 2026 se sont révélées particulièrement sèches.

Un moulin hydraulique a beau avoir traversé six siècles, il reste étroitement dépendant de son environnement.

Gros plan sur une fleur
L'eau s'achemine vers la roue du Moulin
Le meunier gère le débit de l'eau avec une planche de barrage.
Vue sur le bief qui conduit l'eau de la Strange vers le Moulin
Façade arrière du Moulin, avec au fond la roue hydraulique
La roue hydraulique extérieure.

Dans les entrailles du Moulin de Hollange

Une fois à l’intérieur, le moulin dévoile une tout autre facette.

Des courroies traversent les étages, les poulies tournent au-dessus des têtes, les engrenages s’entraînent les uns les autres. Partout, le bois, le métal, la pierre. Et cette farine qui finit par tout recouvrir d’une fine pellicule blanche.

Au cœur de cette mécanique, les anciennes meules en silex continuent de tourner, transformant l’épeautre en farine intégrale.

Le principe n’a rien de très compliqué : le grain arrive entre deux pierres, il est écrasé et ressort sous forme de farine.

Simple, non ?

Sauf que faire tourner une meule vieille de plusieurs siècles demande tout de même un peu plus d’attention que d’appuyer sur un bouton.

Le meunier doit régulièrement contrôler la finesse de la mouture, régler l’écartement des pierres et surveiller leur vitesse. Le grain doit arriver en quantité suffisante : s’il vient à manquer, la meule peut accélérer et les pierres s’échauffer.

Il faut donc rester à proximité, attentif au moindre changement. Un moulin ne se surveille pas seulement du regard : il s’écoute, il se sent aussi. Lorsque les meules tournent trop vite, l’odeur caractéristique du silex qui s’échauffe donne à son tour l’alerte.

Les rouages qui mettent en mouvement les meules.
La salle des meules
Le meunier ôte le couvercle de la meule pour y verser des grains de froment.
Le meunier manipule la meule pour fixer l'épaisseur de la mouture

Un savoir-faire qui ne s’apprend pas dans les livres

Le Moulin de Hollange a changé de mains en 2024, lorsque Julie et Amaury Petit ont repris l’activité. Rien ne prédestinait pourtant vraiment ce dernier à devenir meunier.

Issu du secteur agroalimentaire, mais sans formation en meunerie, il a dû apprendre un métier qui se transmet encore beaucoup par la pratique.

L’ancienne meunière, Adrienne Delacroix, lui a enseigné le fonctionnement du moulin lors de la reprise. Son père, Dominique Delacroix, lui-même ancien meunier et toujours installé dans le village, peut encore intervenir lorsqu’une panne plus complexe survient.

Car une machine qui travaille depuis des décennies — voire plusieurs siècles pour certaines de ses pièces — réserve parfois quelques surprises que l’on trouve difficilement dans un manuel technique.

C’est sans doute l’un des aspects les plus fascinants du lieu : on ne transmet pas seulement un bâtiment et des machines, mais la manière de les comprendre.

Régler l’écartement d’une meule, observer la mouture, reconnaître un bruit inhabituel, savoir quand modifier le débit de l’eau… autant de gestes répétés par des générations de meuniers.

Lorsque le meunier pose aujourd’hui la main sur une de ces vieilles meules, d’autres mains ont effectué exactement le même geste avant la sienne.

Et tout à coup, six siècles paraissent beaucoup moins abstraits.

De la meule de pierre à la minoterie de 1946

Toutes les farines du Moulin de Hollange ne suivent cependant pas le même chemin.

À côté des meules de silex se trouve la minoterie artisanale installée en 1946, qui permet d’obtenir des farines plus fines. Et là, le voyage du grain se complique sérieusement.

La minoterie s’étend sur trois niveaux. Les céréales descendent vers les cylindres où elles sont broyées, puis remontent avant de passer dans une succession de tamis. Les particules sont séparées selon leur taille : celles qui sont suffisamment fines poursuivent leur chemin, tandis que les autres repartent pour un nouveau broyage. Dix cadres équipés de mailles différentes participent à cette séparation progressive. Un parcours du combattant pour grain de blé en quelques sortes.

Ce circuit porte un nom : le diagramme de mouture. Et il est propre à chaque moulin. L’ordre des broyages, des passages dans les différents tamis et des séparations influence directement le résultat obtenu.

Celui de Hollange a fait ses preuves depuis 1946 et permet d’obtenir une farine particulièrement fine. Personne ne semble donc pressé d’expliquer à cette vénérable installation qu’elle est désormais vintage.

Le meunier surveille la fleur de farine en production dans la minoterie.
Le planchistère
Vue sur une très vieille porte dans la pièce du planchistère, sous les combles.
Vue d'une partie du planchistère depuis la pièce à côté.

Des céréales choisies pour leur qualité

Épeautre et froment sont les deux céréales travaillées au Moulin de Hollange. Elles proviennent de deux agriculteurs wallons proches du moulin : l’un fournit l’épeautre, l’autre le froment.

La sélection des céréales ne repose pas uniquement sur leur rendement, mais aussi sur leur qualité et leur adaptation aux conditions de culture actuelles.

Un choix devenu d’autant plus important que le climat change et avec lui les maladies, les parasites ou encore les périodes de sécheresse auxquelles les céréales doivent faire face.

Le moulin travaille notamment avec le CRA-W, le Centre wallon de Recherches agronomiques, sur la sélection des variétés.

Ici, pas question non plus de céder systématiquement à la mode du « tout ancien ». Une variété cultivée il y a cent ans n’est pas forcément la mieux adaptée au climat d’aujourd’hui. L’objectif est plutôt de trouver des céréales capables de s’adapter naturellement à leur environnement tout en conservant les qualités recherchées pour la farine.

Une approche finalement assez cohérente avec le moulin lui-même : préserver ce qui mérite de l’être sans pour autant figer les choses dans le passé.

Le meunier déverse le grain dans l'entonnoir de la meule depuis l'étage supérieur.
Le grain coule dans l'entonnoir de la meule.
Les grains de farine en suspension dans un rayon de lumière

Autour du moulin, la nature a repris sa place

Impossible enfin de comprendre Hollange sans regarder ce qui l’entoure.

Dans les années 1990, lorsque les berges du bief ont dû être restaurées, Dominique Delacroix en a profité pour entreprendre un important travail autour du site : création d’étangs, plantation de centaines d’arbres et aménagement d’espaces favorables à la biodiversité. Aujourd’hui, le moulin semble presque disparaître dans la végétation.

Vue de l'étang devant le Moulin de Hollange au début du Printemps

Et le contraste est assez saisissant.

À l’intérieur, les courroies claquent, les roues tournent, les engrenages grondent et la farine vole dans la lumière. Quelques mètres plus loin, il ne reste plus que le bruit de l’eau, les arbres et les fleurs qui bordent le bief.

Deux univers qui n’en forment finalement qu’un seul. Car sans la Strange, toute cette impressionnante mécanique resterait immobile.

Des rouages.
Des rouages au sous-sol du Moulin.
Le meunier met en mouvement un rouage actionnant la minoterie.

Un patrimoine qui refuse de devenir un musée

C’est peut-être ce qui rend le Moulin de Hollange si singulier.

Bien sûr, il y a son histoire, ses machines, ses meules plusieurs fois centenaires et cette incroyable minoterie de 1946 qui continue vaillamment son petit bonhomme de chemin.

Mais Hollange n’est pas un lieu où l’on entretient de vieilles machines uniquement pour se souvenir de la manière dont on fabriquait autrefois la farine. On y fabrique toujours de la farine.

Les céréales arrivent des fermes voisines, les roues tournent, les sacs se remplissent et les farines repartent ensuite chez les particuliers et chez des artisans. Sur place, une boulangerie les transforme également en pains, mais ça, c’est une autre histoire.

Ce qui est plaisant ici, c’est précisément cette continuité.

Le monde autour du moulin a changé. Les techniques agricoles ont évolué, l’électricité est arrivée, les normes aussi. Pourtant, au bord de la Strange, l’eau continue à mettre en mouvement une roue, une meule tourne et un meunier vérifie entre ses doigts si la mouture est suffisamment fine.

Et tant que les roues tourneront, le Moulin de Hollange restera ce qu’il est depuis des siècles : non pas le témoin d’un savoir-faire disparu, mais un savoir-faire bien vivant.

La meule est à l'arrêt et des sacs de farine adossés au mur attendent d'être livrés.

Une halte au Moulin de Hollange

Envie d’aller voir tourner les meules pour de vrai ? Le moulin peut se visiter et permet de découvrir de près ses roues, ses engrenages et ses impressionnantes meules de silex en fonctionnement.

Impossible évidemment de repartir les mains vides. La boutique du moulin propose ses farines artisanales de froment et d’épeautre, mais aussi les produits fabriqués dans la boulangerie attenante : pains blancs ou gris cuits sur pierre ou en platine, pistolets, pains aux graines, brioches et gaufres d’épeautre au sucre perlé. Les pains sont cuits les jeudi, vendredi et samedi et doivent être commandés à l’avance. Farines et pains sont également disponibles chez différents revendeurs et dans des boutiques bio.

Et aux beaux jours, la halte peut se prolonger : on peut boire un verre ou manger une glace sur place. Une pause plutôt bien placée puisque le moulin se trouve à proximité immédiate du RAVEL de la Ligne 618, sur l’itinéraire entre Bastogne et Martelange. De quoi fournir une excellente excuse pour faire étape…

Infos pratiques​

Moulin de Hollange
Route de la Strange 87 — 6637 Hollange (Fauvillers)
Tél. : +32 (0)61 26 68 76
www.moulindehollange.be

Horaires de la boutique : mercredi, jeudi et vendredi de 14h à 17h30 ; samedi de 11h à 13h et de 14h à 17h. Pensez à vérifier les horaires et les éventuelles fermetures avant de vous déplacer.

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