Le storytelling en photographie culinaire : raconter bien plus qu’une recette

Texture moelleuse de l'Ardéchois à la crème de marrons, décoré de feuilles d'automne et de sucre glace

La châtaigne, les feuilles d’automne et les traces de sucre glace ne se contentent pas d’entourer le gâteau : elles situent la saison, révèlent son ingrédient principal et suggèrent le geste qui vient d’être accompli.

Une assiette, quelques ingrédients et une jolie lumière peuvent produire une belle photographie culinaire. Mais pour créer une image qui retient vraiment l’attention, il faut souvent un ingrédient supplémentaire. Un ingrédient invisible, qui ne se pèse pas et ne se verse dans aucun saladier : une histoire.

Rassurez-vous, nul besoin d’écrire un roman en trois tomes autour d’une tranche de gâteau. En photographie culinaire, raconter une histoire consiste plutôt à donner suffisamment d’indices pour que l’image évoque un moment, une saison, une émotion ou une manière de déguster le plat.

Un café encore fumant près d’un journal froissé ne raconte pas la même chose qu’une tasse installée au milieu d’une table très élégante. Une tarte entourée de fruits fraîchement cueillis évoque un autre univers que la même tarte présentée sur une assiette blanche, dans un décor minimaliste.

La recette n’a pas changé. L’histoire, si.

Qu’est-ce que le storytelling en photographie culinaire ?

Le mot storytelling désigne tout simplement l’art de raconter une histoire. Appliqué à la photographie culinaire, il permet de dépasser la représentation descriptive d’un plat pour suggérer ce qui se passe autour de lui.

L’image ne montre plus seulement ce que l’on mange. Elle peut aussi laisser deviner :

  • à quel moment la scène se déroule ;
  • dans quelle atmosphère le plat sera dégusté ;
  • quelle saison l’a inspiré ;
  • à qui il semble destiné ;
  • ce qui vient de se passer ;
  • ou ce qui pourrait arriver l’instant suivant.

Le storytelling ne demande pas nécessairement une mise en scène spectaculaire. Une part manquante, une cuillère abandonnée dans une crème, quelques miettes ou une serviette repoussée peuvent suffire à faire entrer une présence humaine dans l’image.

Personne n’apparaît dans le cadre, mais quelqu’un vient manifestement de passer par là.

Cuillère cassant la croûte d'une crème brûlée à la vanille.
Cuillère de crème brûlée à la vanille avec une croûte de sucre caramélisé.

La crème a été entamée, la première bouchée prélevée : quelques indices suffisent pour introduire une action et une présence humaine dans l’image.

Pourquoi raconter une histoire autour d’un plat ?

Nous sommes entourés d’images culinaires parfaitement réalisées. Beaucoup sont appétissantes, bien éclairées et soigneusement composées. Pourtant, certaines s’oublient aussitôt tandis que d’autres continuent à nous habiter.

La différence ne tient pas toujours à la perfection technique. Elle vient souvent de ce que l’image nous fait ressentir.

Une photographie narrative peut réveiller le souvenir d’un goûter d’enfance, donner envie de s’installer autour d’une table d’été ou évoquer le réconfort d’un plat chaud lorsque la pluie s’est sérieusement installée derrière les fenêtres.

Elle crée une connexion émotionnelle. Or, nous ne choisissons pas uniquement un aliment pour sa forme ou sa couleur. Nous choisissons aussi ce qu’il représente : un plaisir, un rituel, une pause, une fête, un souvenir ou un moment de partage.

C’est particulièrement important pour les marques. Une entreprise ne cherche pas seulement à montrer son produit ; elle veut faire comprendre la place qu’il peut prendre dans la vie de son public. Un biscuit peut devenir la pause attendue de l’après-midi. Une boisson peut évoquer un apéritif entre amis. Une farine peut parler de gestes artisanaux, de transmission et de temps long.

Le storytelling transforme alors le produit en expérience.

Une histoire commence par une intention

Avant de choisir la vaisselle, les tissus et les couverts, il faut pouvoir répondre à une question simple : qu’est-ce que cette image doit raconter ?

Les réponses telles que « quelque chose de joli », « une ambiance chaleureuse » ou « une photo qui donne faim » sont encore trop générales. La direction devient plus claire lorsqu’elle peut être formulée avec précision :

  • un petit-déjeuner lent un dimanche matin ;
  • un goûter réconfortant au cœur de l’hiver ;
  • un déjeuner estival pris dans le jardin ;
  • une recette familiale transmise de génération en génération ;
  • un produit artisanal travaillé avec simplicité ;
  • un dessert élégant destiné à une célébration.

Cette intention devient le fil conducteur de tous les choix qui suivront. Elle aide à sélectionner ce qui entre dans le cadre, mais aussi — exercice souvent plus difficile — ce qui doit rester dans le placard.

Sans intention, il est tentant d’accumuler de beaux objets qui ne racontent pas nécessairement la même histoire. Et une très jolie assiette accompagnée d’un ravissant verre, d’une adorable serviette et de trois couverts anciens peut finir par ressembler à une réunion de personnages qui n’ont absolument rien à se dire.

Gâteau au chocolat et à l'huile d'olive
Gâteau au chocolat et à l'huile d'olive

Une même recette, deux intentions : montrer l’expérience gourmande ou attirer l’attention sur l’ingrédient qui fait sa singularité.

Écouter ce que la recette raconte déjà

Le storytelling ne doit pas être plaqué artificiellement sur le plat. La recette contient généralement ses propres pistes narratives.

Sa saison, son origine, ses ingrédients, sa texture, ses couleurs et sa manière habituelle d’être servie fournissent déjà de nombreux indices.

Une soupe généreuse appelle assez naturellement une atmosphère enveloppante. Des fruits frais peuvent évoquer le marché, le jardin ou la légèreté d’un repas estival. Une pâtisserie très graphique supportera peut-être un univers plus épuré et contemporain.

Il ne s’agit pas d’enfermer chaque plat dans un décor attendu. Une recette rustique peut tout à fait être photographiée dans un univers sophistiqué. Ce décalage peut même devenir très intéressant, à condition d’être volontaire.

L’essentiel est de comprendre les caractéristiques du sujet avant de décider de les prolonger, de les adoucir ou de créer un contraste.

Crème au citron maison entourée de tartelettes citron meringuées

Le citron ne se contente pas de parfumer la recette : ses quartiers, sa crème et sa couleur deviennent le fil conducteur de toute l’image.

Choisir le fil conducteur de l’image

Une histoire culinaire peut se construire autour de différents points de départ.

La saison

La lumière, les couleurs, les ingrédients et les matières permettent de suggérer une période de l’année sans déposer douze feuilles mortes autour d’un gâteau dès le premier jour de septembre.

Une palette fraîche, des fleurs délicates et un linge léger peuvent installer le printemps. Des couleurs plus profondes, du bois et des matières généreuses évoqueront une atmosphère automnale ou hivernale.

L’évocation fonctionne souvent mieux que la démonstration appuyée.

Le moment de dégustation

 Petit-déjeuner, déjeuner, goûter ou dîner ne mobilisent pas les mêmes objets ni les mêmes gestes. Une tasse, une théière, une carafe ou une bougie peuvent situer discrètement la scène dans le temps.

Le moment choisi influence également l’énergie de l’image : lente et paisible, vive et spontanée, intime ou festive.

Petit déjeuner avec un pain artisanal et du beurre accompagné du New York Times et d'un café.

Le café, le beurre et le journal situent la scène dans le temps : le pain devient le protagoniste d’un petit-déjeuner paisible.

L’ingrédient

Un ingrédient caractéristique peut devenir le fil rouge de la composition. Quelques noisettes près d’un gâteau, des agrumes autour de madeleines ou des herbes fraîches accompagnant un plat permettent d’en faciliter la lecture.

Encore faut-il que ces ingrédients aient réellement leur place dans la recette. Ajouter une poignée d’épices uniquement parce que leurs couleurs sont ravissantes peut créer une très belle image… et une histoire complètement fausse.

Un geste ou une présence humaine

Une main qui verse une sauce, découpe une part ou saisit un verre fait entrer le spectateur dans la scène. Mais la présence humaine peut également être suggérée sans montrer personne.

Une chaise légèrement reculée, une cuillère posée de travers ou une bouchée manquante créent un avant et un après. L’image devient un instant prélevé dans une action plus longue.

De la farine est saupoudrée sur les bannetons
De la farine résiduelle traîne sur le coupe pâte, à côté de la carafe d'eau.

Montrer la personne, saisir son geste ou ne conserver que les traces de son passage : trois manières de faire exister une présence humaine dans l’image.

L’univers d’une marque

Dans une photographie commerciale, le storytelling doit aussi respecter l’identité du client. Les couleurs, les matières, le niveau de sophistication et la manière de consommer le produit doivent former un langage visuel cohérent avec son positionnement.

Le même produit ne sera pas mis en scène de la même manière pour une marque familiale, une maison artisanale ou un acteur haut de gamme. La photographie ne doit pas seulement être séduisante : elle doit être juste.

Les accessoires ne sont pas de simples décorations

En photographie culinaire, les accessoires sont parfois appelés props. Vaisselle, linge, couverts, verres, ustensiles et petits éléments décoratifs participent à la construction de l’univers.

Leur fonction n’est pas de combler chaque espace disponible. Ils doivent apporter une information, créer une atmosphère ou guider le regard vers le sujet.

Une plaque de cuisson peut suggérer que les biscuits viennent de sortir du four. Une assiette ancienne peut évoquer une recette familiale. Un bol artisanal introduit une sensation de matière et de travail manuel. Une vaisselle très sobre donnera davantage de place à un produit graphique ou coloré.

Chaque élément présent dans le cadre devrait avoir une raison d’être.

Cela ne signifie pas que tout doit être littéral. Un accessoire peut être choisi pour sa couleur, sa forme ou son rythme visuel. Mais il doit rester compatible avec l’histoire générale et ne pas prendre le dessus sur ce que l’on cherche d’abord à montrer : le plat.

Tomates, aromates, couteau et moulin à poivre : chaque élément renseigne sur la recette et suggère une préparation sur le point de commencer.

Construire une scène crédible

Une image narrative fonctionne lorsque les différents indices semblent appartenir au même monde.

Pour vérifier cette cohérence, quelques questions sont particulièrement utiles :

  • Le plat pourrait-il réellement être servi de cette manière ?
  • Les accessoires correspondent-ils au moment et à l’ambiance évoqués ?
  • Les ingrédients montrés appartiennent-ils bien à la recette ?
  • Les couleurs racontent-elles toutes la même histoire ?
  • La présence humaine paraît-elle naturelle ?
  • Le plat reste-t-il la vedette de l’image ?

La crédibilité ne signifie pas que la scène doit reproduire fidèlement une table telle qu’elle existe dans la vie quotidienne. La photographie procède toujours par sélection, déplacement et simplification.

Dans la vraie vie, une table de petit-déjeuner peut accueillir le courrier, des clés, un téléphone et quelques objets dont la contribution narrative reste discutable. Dans l’image, on ne conserve que ce qui permet au spectateur de comprendre et de ressentir la scène.

Il ne s’agit donc pas de reproduire la réalité, mais d’en proposer une version condensée et lisible.

L’art délicat d’enlever

Lorsque la scène paraît incomplète, notre premier réflexe consiste souvent à ajouter quelque chose. Un petit bol dans le fond, une cuillère à droite, quelques ingrédients dans le coin…

Pourtant, une composition devient parfois plus forte lorsque l’on commence à retirer.

Trop d’éléments créent plusieurs points d’intérêt et brouillent la lecture. Le spectateur ne sait plus s’il doit regarder le plat, la vaisselle, le bouquet ou cette serviette particulièrement enthousiaste qui semble vouloir obtenir le rôle principal.

Le principe less is more ne signifie pas que toutes les photographies culinaires doivent être minimalistes. Une table généreuse et abondante peut parfaitement fonctionner. Mais même dans une composition riche, chaque élément doit participer à une intention commune.

Retirer permet de retrouver la hiérarchie : une vedette, quelques seconds rôles et aucun figurant venu uniquement profiter du buffet.

Raconter sans tout expliquer

Le storytelling le plus efficace laisse une place à l’imagination.

Une image n’a pas besoin de raconter toute l’histoire, depuis la liste des courses jusqu’au lave-vaisselle. Quelques signes suffisent. Le spectateur complète naturellement ce qui reste hors champ.

Une tasse presque vide suggère que le petit-déjeuner touche à sa fin. Une part découpée annonce la dégustation. Des fruits encore dans leur panier évoquent le retour du marché. Un torchon, un ustensile et quelques traces de farine peuvent faire exister la préparation sans montrer chaque étape de la recette.

Cette part de mystère rend l’image plus vivante. Elle ne se contente pas de montrer : elle invite à entrer.

Une part séparée, une fourchette abandonnée et une tarte qui se poursuit hors champ : l’image fournit les indices, le spectateur imagine la suite.

Une belle image, mais surtout une image juste

Le storytelling n’est pas une couche décorative que l’on ajoute une fois le plat installé. Il donne une direction à la photographie et relie entre eux le sujet, les accessoires, les couleurs, la lumière et la composition.

Il permet de créer des images plus cohérentes, plus mémorables et plus proches de ce que la recette ou la marque souhaite réellement exprimer.

Avant d’ajouter un objet dans le cadre, demandez-vous donc ce qu’il vient raconter. S’il n’apporte aucune réponse, il sera probablement très heureux de retourner dans le placard.

Et le plat, enfin débarrassé de la concurrence, pourra reprendre le fil de son histoire.

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