
Une tarte aux fruits tout juste sortie du four. Un chocolat brillant à souhait. Une bouteille dont le packaging a été pensé au millimètre. En photographie culinaire, le sujet reste le point de départ. C’est lui que l’on doit regarder, comprendre et mettre en valeur. Mais autour de lui, il faut construire une image.
Et c’est là que le fond entre en scène.
On l’appelle fond, surface, backdrop… Peu importe le vocabulaire : il est loin de n’être que cette chose vaguement colorée que l’on aperçoit derrière une assiette. Le fond est la colonne vertébrale de la composition.
Il ne vole pas la vedette au sujet. Il lui donne un monde dans lequel exister.
Tout part du sujet
Avant de sortir frénétiquement tous les backdrops du placard — et de transformer accessoirement le studio en champ de bataille — il y a une première question à se poser : qu’est-ce que je photographie ?
Un produit délicat et aérien n’appelle pas nécessairement le même univers qu’un pain au levain à la croûte épaisse. Un cocktail translucide, une tablette de chocolat ou une campagne pour une marque de pâtes racontent des histoires différentes.
En photographie commerciale, cette réflexion va encore plus loin. Le produit doit rester identifiable, respecter l’univers de la marque et répondre à une intention précise.
Le fond intervient donc au service du sujet et de l’histoire que l’on veut raconter.
Et une fois choisi, il va considérablement influencer la suite.
Un fond ne remplit pas le vide
C’est probablement l’erreur la plus facile à faire : considérer le fond comme un simple décor.
Il reste un espace vide autour du plat ? Hop, une jolie surface. Et tant qu’à faire, celle que l’on vient d’acheter et que l’on meurt d’envie d’utiliser.
Sauf que le fond ne sert pas à meubler.
Sa couleur, sa texture, sa luminosité et sa matière participent à la perception globale de l’image. Il peut apporter de la douceur, de la profondeur, de la chaleur, de la fraîcheur, de la sophistication ou au contraire quelque chose de très brut.
Un bois marqué par le temps évoquera spontanément un autre univers qu’une surface minérale parfaitement lisse. Un fond pastel n’aura pas la même énergie qu’une couleur très saturée. Une surface sombre pourra envelopper le sujet là où un fond clair donnera davantage d’air à l’image.
Avant même d’identifier les accessoires, notre œil a déjà perçu une atmosphère.
Et le fond y est pour beaucoup.
La couleur du fond change notre perception du sujet
Le choix d’un backdrop n’est jamais complètement indépendant de la couleur.
Les couleurs peuvent dialoguer, se prolonger, s’opposer. Certaines associations apaisent l’image, d’autres lui donnent immédiatement davantage d’énergie.
Un sujet peut presque se fondre dans son environnement grâce à une palette ton sur ton. À l’inverse, un contraste de couleur peut le détacher avec beaucoup plus de force.
Mais il ne s’agit pas d’appliquer mécaniquement une formule issue de la roue chromatique. Deux couleurs théoriquement complémentaires ne produiront pas nécessairement une bonne photographie.
Il faut aussi regarder leur saturation, leur luminosité, leur proportion dans l’image et, surtout, le sujet que l’on veut mettre en valeur.
Le fond participe à la palette. Il n’en est pas le prétexte.
Une question de texture… et de dosage
Pierre, béton, bois, métal, tissu, papier, surface peinte : la matière raconte elle aussi quelque chose.
Une texture légèrement irrégulière peut donner de la profondeur à une scène très simple. Une surface patinée apporte immédiatement une sensation de vécu. À l’inverse, un fond uniforme peut laisser toute la place aux formes et aux couleurs du produit.
Mais gare au fond qui veut absolument montrer qu’il existe.
Une texture trop présente, des veines de faux marbre très marquées ou des motifs disproportionnés peuvent rapidement attirer davantage l’œil que ce que l’on photographie.
Et si votre regard s’arrête d’abord sur la magnifique fissure du backdrop avant de découvrir le gâteau… Houston, nous avons un problème.
Le fond doit avoir suffisamment de personnalité pour soutenir l’image, mais rarement assez pour entrer en compétition avec son sujet.
Le fond travaille aussi avec la lumière
C’est un aspect que l’on oublie parfois : un backdrop n’est pas seulement une couleur et une texture. C’est aussi une surface sur laquelle la lumière va agir.
Une matière mate absorbe et diffuse la lumière différemment d’une surface brillante. Le relief peut devenir presque invisible avec une lumière très frontale et soudain prendre vie lorsque celle-ci devient plus rasante.
Les surfaces foncées et claires ne réagissent pas non plus de la même manière. Certaines renvoient beaucoup de lumière dans la scène ; d’autres en absorbent davantage.
Et puis il y a les reflets.
Ils peuvent être magnifiques lorsqu’ils sont intentionnels — ou transformer une séance en longue conversation avec un morceau de plexiglas particulièrement peu coopératif.
Le choix du fond et celui de la lumière ne vivent donc pas chacun de leur côté. Ils se répondent.
Quand le fond sait se faire oublier
Paradoxalement, un fond particulièrement réussi peut être celui que l’on ne remarque presque pas.
On regarde le produit. Puis la lumière. On perçoit une harmonie de couleurs, quelques matières, une atmosphère. Mais on ne se dit jamais : «Quel beau backdrop !» Et c’est très bien ainsi.
En photographie culinaire, le fond n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être efficace. Certaines images reposent précisément sur une surface extrêmement simple.
Car simple ne signifie pas neutre. Une nuance légèrement chaude ou froide, une texture presque imperceptible ou une différence subtile de luminosité peut suffire à installer toute une ambiance.
Et parfois, il prend davantage de place
À l’inverse, certaines compositions assument pleinement le fond.
C’est particulièrement vrai dans les images graphiques, les compositions vues du dessus ou certaines campagnes publicitaires où la couleur fait partie intégrante de l’identité visuelle.
Le backdrop devient alors un véritable aplat de couleur et peut occuper une très grande partie du cadre.
Mais même dans ce cas, il reste au service d’une intention. S’il est orange, rose bonbon ou vert acide, ce n’est pas simplement parce que « ça claque ».
Du moins, espérons-le.
Horizontal, vertical… ou les deux
En photographie culinaire, « le fond » peut d’ailleurs désigner plusieurs choses.
En vue du dessus, la surface sur laquelle repose le sujet devient pratiquement tout l’environnement de l’image.
Avec un angle plus frontal, une autre question apparaît : que se passe-t-il derrière le sujet ?
On peut travailler avec une seule surface qui remonte en arrière-plan, associer deux matières, créer une transition volontaire ou, au contraire, chercher à faire disparaître complètement la jonction.
Cette rencontre entre le plan horizontal et l’arrière-plan participe elle aussi à la construction de l’espace. Elle peut suggérer une table, une cuisine, un comptoir ou au contraire créer un univers beaucoup plus abstrait.
Quelques centimètres de décor suffisent parfois à raconter beaucoup.
Le bon fond n’est pas forcément le plus beau
C’est peut-être la règle que je préfère.
Un backdrop peut être superbe lorsqu’il est posé seul dans le studio… et parfaitement mauvais une fois le produit installé dessus.
À l’inverse, une surface qui semble assez banale peut soudain devenir exactement ce dont l’image avait besoin lorsqu’elle rencontre le bon sujet et la bonne lumière.
On ne choisit donc pas le plus beau fond. On choisit celui qui fait fonctionner l’image.
Et généralement, lorsqu’on l’a trouvé, on le sent assez vite : les couleurs commencent à dialoguer, le sujet trouve sa place, les accessoires deviennent plus évidents et la composition prend forme.
Ce n’est pas le fond qui fait la photographie à lui seul.
Mais lorsqu’il est mauvais, toute l’image semble lutter contre lui.
La colonne vertébrale, pas la vedette
Voilà pourquoi j’aime considérer le fond comme la colonne vertébrale d’une photographie culinaire.
La vedette reste le plat, l’ingrédient ou le produit que l’on photographie. Le backdrop n’a aucune raison de lui voler la lumière.
Mais il soutient l’image.
Il lui donne une structure, une palette, une matière, un espace et une partie de son atmosphère. Il dialogue avec la lumière et participe aux choix qui vont construire la scène autour du sujet.
Le bon fond ne cherche finalement pas à dire : « Regardez-moi ».
Il fait beaucoup mieux. Il nous donne envie de regarder ce qui est posé dessus.
Infos pratiques — Où trouver de beaux fonds pour la photo culinaire ?
Pas besoin de collectionner les backdrops par dizaines — même si, étrangement, ils ont une certaine tendance à se multiplier dans les studios photo. Quelques fonds bien choisis, suffisamment différents en couleur, matière et luminosité, permettent déjà de construire des univers très variés.
Pour des fonds spécialement conçus pour la photographie culinaire et le stylisme, voici quelques bonnes adresses :
Bessie Bakes Backdrops — États-Unis
Bessie Bakes propose une très large collection de fonds conçus pour la photographie culinaire et de produit : pierre, béton, bois, plâtre, marbre, couleurs unies… Les surfaces existent dans différents formats et finitions, souples ou plus rigides.
Texturit — Italie
Des fonds artisanaux fabriqués à Bologne et pensés notamment pour la photographie culinaire. J’aime particulièrement leurs surfaces texturées, avec de très beaux effets pierre, béton ou bois. Les fonds sont peints à la main, mats et lavables, et de nombreux modèles peuvent être composés en double face.
Errer Backdrops — Pays-Bas
Une très belle sélection de surfaces mates imprimées : pierre, marbre, textures patinées, couleurs unies ou motifs plus graphiques. Les fonds sont conçus et imprimés aux Pays-Bas et la marque propose également des couleurs personnalisées à partir d’une référence HEX, RGB ou CMYK. Très pratique pour travailler autour de l’identité visuelle d’une marque.
Club Backdrops — Royaume-Uni
Probablement l’un des catalogues les plus réjouissants si vous aimez jouer avec la couleur. On y trouve aussi bien des surfaces minérales et des marbres que des teintes franches et des fonds très graphiques. La marque propose également l’impression d’une couleur personnalisée, particulièrement intéressante en photographie de produit.
Black Velvet Styling — Royaume-Uni
Des fonds pensés spécifiquement pour la photographie culinaire et de produit, avec beaucoup de bois, pierres, marbres, carrelages, couleurs unies et surfaces sombres. Ils sont imprimés sur vinyle mat, lavable et conçu pour limiter les reflets — détail qui prend tout son sens lorsqu’une sauce décide de ne pas rester dans l’assiette.
Capture by Lucy — Royaume-Uni
Une immense collection, des petits formats pour les détails et compositions serrées jusqu’aux grands fonds de studio. J’aime particulièrement la diversité des textures : pierre, béton, peinture, bois, métal, marbre… avec également des collaborations avec des photographes et artistes.
Un dernier conseil : regardez aussi ailleurs que chez les fabricants de backdrops. Une chute de pierre, une vieille planche, une plaque de métal, un morceau de lin ou une surface peinte à la main peuvent devenir de merveilleux fonds. Les surfaces les plus intéressantes ne portent pas toujours l’étiquette « accessoire pour photographe ».
Le critère reste le même : le bon fond n’est pas celui que l’on a le plus envie d’acheter. C’est celui qui servira l’image.