Roubaix, une histoire cousue de fil et de culture

La Piscine de Roubaix, vue depuis l'étage.

À Roubaix, le fil ne s’est jamais vraiment rompu. Il s’est tendu d’une époque à l’autre, passant des métiers à tisser aux cimaises des musées, des cheminées d’usine aux verrières des lieux culturels. La laine a longtemps fait battre le cœur de la ville ; aujourd’hui encore, elle reste cousue dans son architecture, sa mémoire et son identité.

Il suffit de pousser la porte de La Manufacture, d’entrer dans l’ancienne piscine municipale ou de marcher sous les grands arbres du parc Barbieux pour comprendre que le passé industriel n’a pas été soigneusement rangé dans une armoire. Roubaix l’a conservé, transformé et parfois même remis en mouvement.

Ici, les machines racontent encore le travail des hommes et des femmes. Une piscine Art déco est devenue l’un des plus beaux musées de France. Et un canal qui n’a jamais vu passer le moindre bateau s’est changé en jardin anglais.

Comme quoi, même les projets qui prennent l’eau peuvent connaître une jolie destinée.

Roubaix, une ville tissée par l’industrie

Au début du XIXe siècle, Roubaix est encore une petite ville. Puis les filatures et les tissages se multiplient, les machines accélèrent la cadence et les cheminées poussent dans le paysage avec un enthousiasme qui n’a manifestement rien à envier aux champignons après la pluie.

En quelques décennies, la ville connaît un développement fulgurant. On y lave, file, teint et tisse la laine. Des milliers d’ouvriers affluent pour travailler dans les usines tandis que de puissantes familles industrielles bâtissent manufactures, hôtels particuliers et institutions. Roubaix devient l’un des grands centres textiles européens, au point de gagner le surnom de « capitale mondiale de la laine ».

À la fin du XIXe siècle, la ville concentre les ateliers, les entrepôts, les courées ouvrières et les hautes cheminées de brique. Toute son organisation repose sur l’industrie textile. Elle lui apporte la prospérité, mais façonne également une ville de contrastes, où la fortune des grands patrons côtoie les conditions de vie souvent très rudes des ouvriers.

Puis vient le temps de la crise. À partir des années 1960 et surtout durant les décennies suivantes, les entreprises ferment les unes après les autres. La concurrence internationale, les délocalisations et les transformations de l’économie frappent de plein fouet cette ville longtemps dépendante d’une seule industrie.

Les métiers se taisent, mais leur silence laisse des bâtiments, des savoir-faire et une mémoire considérable. Roubaix choisira progressivement de ne pas tout effacer. Ses anciennes usines, ses collections textiles et certains de ses édifices publics vont devenir les acteurs d’une nouvelle histoire.

La Manufacture de Roubaix, dans le ventre des métiers à tisser

Devanture de la Manufacture

À l’entrée de La Manufacture, pas de dorures ni de façade grandiloquente. La brique, les sheds et les volumes industriels annoncent immédiatement la couleur : ici, on vient comprendre comment le textile se fabrique.

Le musée occupe une partie de l’ancien tissage Craye. Créée sur ce site en 1914 par Israël Jean-Baptiste Craye, l’entreprise s’était spécialisée dans les tissus d’ameublement avant de se faire connaître pour ses velours, ses tapis et ses tapisseries réalisées sur métiers Jacquard.

Lorsque la production cesse sur le site, la Ville de Roubaix reprend les bâtiments et les collections. En 2015, le lieu devient La Manufacture, musée de la mémoire et de la création textile. Une appellation un peu longue, certes, mais qui a le mérite de ne laisser aucun fil dépasser : le musée s’intéresse autant au passé industriel qu’aux formes contemporaines de la création textile.

Des fils, des gestes et beaucoup d’ingéniosité

Plan général à l'intérieur de la Manufacture textile de Roubaix

La visite déroule plusieurs siècles d’évolution technique, depuis le métier manuel jusqu’aux machines mécaniques et aux procédés les plus récents. Navettes, bobines, cartons perforés, rouleaux et enchevêtrements de fils composent un monde d’une fascinante complexité.

Face à ces grandes carcasses de bois et de métal, le mot « tissu » paraît soudain terriblement réducteur. Avant de devenir un velours, un motif fleuri ou une tapisserie, la matière doit emprunter un parcours qui demande précision, patience et savoir-faire.

Plan rapproché sur un métier à tisser

Les fils descendent du haut des métiers comme de longues nappes presque immatérielles. Ils se croisent, se séparent et se retrouvent selon un ordre d’une rigueur absolue. Pour le néophyte, l’ensemble ressemble parfois à une gigantesque toile d’araignée conçue par une araignée ingénieure, légèrement obsessionnelle et manifestement très douée en mathématiques.

Gros plan sur les fils de laine dans un métier à tisser

L’invention du métier Jacquard, au début du XIXe siècle, bouleverse cette production. Grâce à un système de cartes perforées commandant la levée des fils, il devient possible de réaliser mécaniquement des motifs d’une grande complexité. Ces cartes constituent d’ailleurs l’un des lointains ancêtres de la programmation informatique : bien avant que nos ordinateurs ne réclament une mise à jour au moment le moins opportun, le textile utilisait déjà un langage binaire.

Métier à tisser avec un tissu bleu électrique en fabrication
Métier à tisser

À La Manufacture, certaines machines sont encore mises en fonctionnement lors des visites guidées. Le bruit, les vibrations et la rapidité des mécanismes rendent soudain très concret ce que pouvait être le quotidien d’un atelier. On comprend aussi que derrière chaque pièce se trouvaient des ouvrières et des ouvriers chargés d’alimenter, régler et surveiller ces géants mécaniques.

Le patrimoine textile de Roubaix ne se résume donc pas à quelques machines bien astiquées. Il conserve la mémoire de gestes précis, de métiers spécialisés et de connaissances transmises d’une génération à l’autre.

Détail d'un métier à tisser mettant en exergue la complexité des fils

Quand la technique devient création

Après les engrenages et les fils tendus vient le résultat : tissus d’ameublement, velours et tapisseries aux compositions minutieuses.

La Manufacture ne regarde d’ailleurs pas uniquement dans le rétroviseur. Ses expositions et ses activités font également une place à la création textile contemporaine. Le fil reste une matière d’expérimentation artistique, tandis que les nouvelles techniques prolongent une histoire commencée bien avant elles.

À Roubaix, le textile n’est donc pas tout à fait une industrie disparue. Il continue à former des ingénieurs, à inspirer des artistes et à faire vivre des savoir-faire. Il a simplement changé de métier.

La Piscine, du progrès social au bain de culture

La Piscine de Roubaix - vue du bâtiment

Quelques rues plus loin, un autre bâtiment raconte à sa manière les ambitions de la grande ville textile. Derrière une façade de brique plutôt sage se cache un décor auquel personne ne s’attend vraiment la première fois.

Une nef monumentale, un bassin bordé de sculptures, deux immenses vitraux représentant le soleil levant et le soleil couchant : bienvenue à La Piscine, officiellement Musée d’art et d’industrie André-Diligent.

Et non, malgré le nom et la présence de l’eau, inutile d’avoir pensé au bonnet de bain.

La plus belle piscine de France

Le rez-de-chaussée de la piscine de Roubaix.

Au début du XXe siècle, Roubaix est une ville industrielle densément peuplée. De nombreux logements ouvriers ne disposent pas encore de salle de bains. Le maire socialiste Jean-Baptiste Lebas souhaite alors construire un établissement réunissant piscine, bains-douches, laverie et équipements consacrés à la santé et au bien-être.

En 1923, il confie le projet à l’architecte lillois Albert Baert avec une ambition qui ne souffre guère la modestie : offrir à Roubaix « la plus belle piscine de France ».

Il faudra presque dix ans pour la voir ouvrir ses portes, en 1932. L’architecte imagine un bâtiment Art déco aussi fonctionnel que spectaculaire, organisé autour d’un jardin et d’un grand bassin éclairé par deux vitraux solaires.

Vue des vitraux en forme de soleil et d'éléments décoratifs Art déco à l'intérieur.

Ces soleils colorés ne sont pas seulement décoratifs. Celui de l’est accompagne symboliquement le lever du jour, tandis que son jumeau, placé à l’ouest, évoque le crépuscule. Entre les deux, les baigneurs accomplissaient leurs longueurs sous une lumière presque théâtrale.

L'un des deux vitraux en forme de soleil qui se reflète dans la piscine.

La Piscine n’était pas qu’un équipement sportif. Ses bains-douches, ses baignoires, sa laverie, son salon de coiffure et ses espaces de soins répondaient à un véritable projet social et hygiéniste. Dans cette ville divisée par de profondes inégalités, le bâtiment devait être accessible à tous.

La beauté des lieux participait pleinement à cette ambition : le monde ouvrier avait lui aussi droit à une architecture soignée, à la lumière, aux jardins et aux décors raffinés.

Quand les nageurs cèdent la place aux sculptures

Vue intérieure de la Piscine avec ses statues tout le long.

Fragilisée par le temps, la piscine ferme en 1985 pour des raisons de sécurité. Mais les Roubaisiens restent profondément attachés à ce lieu où plusieurs générations ont appris à nager, pris un bain ou simplement partagé un moment de vie quotidienne.

Plutôt que d’abandonner le bâtiment, la Ville décide de le transformer en musée. L’architecte Jean-Paul Philippon préserve l’âme du lieu : le bassin reste en eau, les anciennes cabines sont conservées et les galeries continuent de courir le long de la nef.

Le musée ouvre en 2001. Autour du bassin, les nageurs ont cédé la place aux sculptures. Certaines semblent prêtes à plonger ; d’autres adoptent une prudente distance avec l’eau. Chacune son rapport au crawl.

Vue latérale de la piscine, sur plusieurs étages.

Le résultat est saisissant. Les œuvres ne sont pas simplement exposées dans une ancienne piscine : elles dialoguent avec elle. La lumière traverse les vitraux, glisse sur l’eau et vient animer les silhouettes de pierre ou de bronze.

La Piscine de Roubaix, vue depuis l'étage.

La transformation est d’autant plus cohérente que les collections du musée sont intimement liées à l’histoire industrielle de Roubaix. Dès 1835, les manufacturiers avaient commencé à réunir des échantillons textiles afin de conserver et protéger leurs créations. Ce fonds s’enrichira progressivement de peintures, de sculptures, de céramiques, de pièces de mode et d’arts appliqués.

La Piscine rassemble aujourd’hui beaux-arts et arts décoratifs, avec notamment des œuvres de Camille Claudel, Auguste Rodin, Antoine Bourdelle, Jean-Baptiste Carpeaux ou Tamara de Lempicka. Mais elle conserve aussi des milliers d’échantillons textiles, témoins de l’extraordinaire inventivité des manufactures roubaisiennes.

Une statue blanche de femme à la fontaine, le long de la piscine
Des statues blanches d'hommes le long de la piscine

Un musée qui n’a pas effacé son ancienne vie

Ce qui rend La Piscine si attachante tient peut-être à tout ce qu’elle a refusé d’oublier.

Les cabines carrelées sont toujours là, alignées sur deux niveaux. Les mosaïques bordent encore le bassin. Les balustrades blanches, les vitraux et les détails en grès émaillé évoquent le raffinement voulu par Albert Baert.

Les cabines ont été préservées

Même privée de ses nageurs, la piscine demeure lisible. Le musée n’a pas déguisé le bâtiment : il lui a offert une seconde vie en conservant la première en transparence.

Gros plan sur les céramiques de l'arche art déco de la piscine.

La Manufacture garde la mémoire de la production ; La Piscine montre ce que la richesse textile a aussi permis de créer : des collections, une école d’art et d’industrie, un grand équipement social et, plusieurs décennies plus tard, un musée devenu emblématique.

Roubaix n’a pas remplacé son passé industriel par la culture. Elle a fait de ce passé la matière même de sa culture.

Le parc Barbieux, un canal qui préféra devenir jardin

Après le métal des machines et la géométrie Art déco, le parc Barbieux offre une tout autre partition. Ici, les lignes se courbent, les feuillages débordent et les étangs remplacent les bassins carrelés.

Parc de Barbieux, vue générale

Avec ses quelque 34 hectares et son ruban de verdure long d’environ 1,5 kilomètre, Barbieux est l’un des grands parcs urbains du nord de la France. Pourtant, il ne devait pas du tout devenir un jardin.

Au XIXe siècle, un projet de canal souterrain doit permettre de relier la Deûle à l’Escaut. Mais le percement se heurte à la fameuse « montagne de Croix » et le chantier est finalement abandonné. Il reste alors un terrain accidenté, peuplé d’excavations, de talus et de creux.

Plutôt que de s’acharner à faire passer des bateaux à travers une colline manifestement peu coopérative, la Ville décide de transformer les lieux en promenade publique.

Le « beau jardin » de la ville industrielle

Les aménagements commencent dans la seconde moitié du XIXe siècle et se poursuivent jusqu’au début du XXe. Le relief hérité du canal avorté devient un atout : il permet de dessiner un parc à l’anglaise fait de courbes, de vallonnements, de cascades et de plans d’eau.

Gros plan sur un arbre magnifique le long de l'eau

Le contraste avec la ville industrielle devait être saisissant. À quelques kilomètres des filatures et des cheminées, Barbieux offrait de vastes pelouses, des essences rares et de longues promenades sous les arbres. Les familles de la bourgeoisie textile installèrent leurs demeures dans les environs, séduites par ce décor plus bucolique que les fumées des usines.

Le parc porte ainsi, lui aussi, la trace de la prospérité roubaisienne. Il en révèle une autre facette : celle des loisirs, des promenades et de l’embellissement urbain.

Parc de Barbieux, vue sur un étang

Aujourd’hui, on y marche entre les étangs, les arbres centenaires et les pelouses avec le sentiment d’avoir changé de ville. Pourtant, Barbieux appartient pleinement à l’histoire de Roubaix. Même son calme est, d’une certaine manière, un produit de l’âge industriel.

Roubaix, sans perdre le fil

Roubaix ne se raconte pas comme une jolie métamorphose où les musées seraient venus effacer les usines d’un coup de baguette culturelle. La crise textile a laissé des blessures économiques et sociales profondes, encore visibles dans la ville.

Mais Roubaix possède une qualité rare : elle n’a pas cherché à dissimuler toutes les traces de son passé. Elle en a conservé les briques, les machines, les gestes et les histoires. Elle a transformé une usine en lieu de transmission, une piscine populaire en musée et les vestiges d’un canal raté en grand jardin paysager.

À La Manufacture, le fil claque encore entre les métiers. À La Piscine, la lumière se reflète sur l’eau entre les sculptures. À Barbieux, elle traverse les feuillages et vient mourir sur les étangs.

Trois lieux, trois atmosphères, mais une même histoire : celle d’une ville qui avance sans défaire tout ce qui l’a construite.

À Roubaix, le textile n’est plus seulement une industrie. Il est devenu une mémoire, un patrimoine et une formidable matière à créer.

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