
Ils sont là. Par centaines, puis par milliers, parfaitement alignés dans de longues tranchées de terre ocre. Certains ont perdu la tête, d’autres un bras, beaucoup portent encore les blessures de vingt-deux siècles passés sous terre. Et pourtant, face à l’armée de terre cuite de Xi’an, difficile de ne pas avoir l’impression qu’elle attend simplement le signal pour se remettre en marche.
Bienvenue dans l’un des sites archéologiques les plus extraordinaires de Chine.
À une trentaine de kilomètres de Xi’an, dans la province du Shaanxi, des milliers de soldats grandeur nature veillent depuis plus de 2 000 ans sur le mausolée de Qin Shi Huang, premier empereur d’une Chine unifiée. Fantassins, archers, officiers, chevaux et chars composent une armée silencieuse dont la découverte, presque accidentelle, allait devenir l’une des grandes aventures archéologiques du XXe siècle.
Et lorsqu’on se penche au-dessus de la fosse n°1, les chiffres ont soudain beaucoup moins d’importance. Parce qu’il y a ce moment assez vertigineux où l’on cesse de regarder des statues pour commencer à chercher des visages.
Une armée pour accompagner un empereur dans l’éternité
Tout commence avec un homme qui, manifestement, ne faisait pas les choses à moitié.
Qin Shi Huang devient en 221 avant notre ère le premier souverain à unifier les royaumes chinois sous une autorité centrale. Il standardise notamment l’écriture, la monnaie, les poids et les mesures et fonde la dynastie Qin. Son règne sera bref — il meurt en 210 avant notre ère — mais son empreinte sur l’histoire chinoise sera immense.
Et puisqu’un empire pareil ne pouvait décemment pas s’arrêter à un détail aussi trivial que la mort, l’empereur entreprend la construction d’un complexe funéraire à la mesure de son pouvoir.
Les travaux commencent dès 246 avant notre ère. Autour de son tombeau se développe peu à peu un véritable monde souterrain : fosses, bâtiments, sépultures, soldats, chevaux, chars et armes. L’UNESCO recense aujourd’hui plus de 600 sites dans l’ensemble archéologique du mausolée. Celui-ci reproduisait symboliquement l’organisation du monde impérial, comme si Qin Shi Huang avait prévu de poursuivre son règne dans l’au-delà avec toute l’intendance nécessaire.
Au premier rang de cette intendance quelque peu démesurée : une armée entière.
On estime à plus de 8 000 le nombre de guerriers et chevaux en terre cuite associés aux trois principales fosses, accompagnés de chars et d’armes. Et ce que nous voyons aujourd’hui ne constitue encore qu’une partie d’un ensemble beaucoup plus vaste.
Quand certains préparent une valise pour un long voyage, Qin Shi Huang prévoit donc quelques milliers de soldats.
À chacun son sens de l’organisation.
1974 : un puits, quelques paysans et une découverte monumentale
Pendant plus de deux millénaires, cette armée reste enfouie.
Jusqu’en mars 1974.
Des paysans du village voisin creusent un puits lorsqu’ils mettent au jour des fragments de terre cuite. Très vite, les archéologues comprennent qu’il ne s’agit pas de quelques vestiges isolés mais de l’entrée vers quelque chose de considérable : une fosse contenant des guerriers grandeur nature.
Les fouilles commencent.
Puis apparaissent des soldats.
Encore des soldats.
Et encore des soldats.
La fosse n°1, la première découverte et la plus spectaculaire, mesure environ 230 mètres de long et pourrait à elle seule contenir quelque 6 000 guerriers et chevaux. Deux autres fosses seront identifiées à proximité.
L’armée de Qin Shi Huang venait de refaire surface après quelque 2 200 ans d’absence.
Depuis 1987, le mausolée du premier empereur Qin est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le plus grand puzzle du monde
À regarder aujourd’hui ces bataillons impeccablement debout, on pourrait croire que les archéologues les ont découverts ainsi : rangés comme à la parade, légèrement poussiéreux peut-être, mais prêts pour la photo.
Pas exactement.
Une grande partie des statues a été retrouvée brisée en centaines de fragments.
Les structures en bois qui protégeaient les fosses se sont effondrées, les statues ont été endommagées et les archéologues ont dû retrouver, identifier, assembler et restaurer patiemment leurs morceaux.
Et c’est précisément ce qui rend la visite fascinante : le site n’est pas seulement un musée. C’est encore un chantier archéologique et un laboratoire de conservation.
Dans la fosse n°1, des espaces de travail sont installés à quelques mètres des soldats. Des restaurateurs nettoient les fragments, rapprochent une tête de son corps, reconstituent une armure ou redonnent forme à un guerrier dont il ne restait parfois qu’un puzzle de terre cuite. Le travail de conservation se poursuit encore aujourd’hui.
À ce stade, Ikea et ses notices de montage peuvent aller se rhabiller.
Huit mille soldats… mais pas une armée de clones
C’est peut-être ce qui surprend le plus lorsque l’on quitte les grandes vues d’ensemble pour s’approcher des guerriers.
Ils ne se ressemblent pas.
Visages plus larges ou plus fins, moustaches, barbes, pommettes saillantes, yeux étroits, expressions sévères ou presque paisibles : les variations sont extraordinaires.
Même constat pour les vêtements et surtout les coiffures.
Un chignon placé d’un côté, une coiffe plus élaborée, une armure plus ou moins sophistiquée : ces détails renseignent notamment sur le rang et la fonction du personnage représenté.
Les artisans ont travaillé à partir de formes et d’éléments standardisés qu’ils pouvaient ensuite combiner et individualiser. Le résultat est suffisamment varié pour donner à cette armée une étonnante impression d’humanité.
On lit souvent que « les 8 000 soldats ont tous un visage unique ». L’idée est séduisante et l’UNESCO souligne elle-même la diversité des personnages, mais mieux vaut éviter d’imaginer 8 000 portraits réalisés individuellement d’après modèle. Ce qui est extraordinaire tient plutôt à la capacité des artisans à multiplier les variations jusqu’à faire oublier la fabrication en série.
Il suffit d’observer quelques rangées pour comprendre que nous ne sommes plus devant une masse anonyme.
On commence à regarder celui-ci, puis celui-là.
Et l’armée devient peu à peu une foule.
Et pourtant, ils n’étaient pas gris
C’est sans doute l’une des plus belles surprises de l’armée de terre cuite.
Ce monde que nous connaissons aujourd’hui dans une palette de gris, de brun et de terre était autrefois… en couleurs.
Les guerriers avaient été recouverts d’une couche préparatoire puis peints avec des pigments. Certaines statues portaient des couleurs vives sur leurs vêtements, leur armure et leur visage.
Mais lorsque les sculptures sont sorties de terre, leur environnement change brutalement. Au contact de l’air et avec les variations d’humidité, les couches peintes extrêmement fragiles peuvent se soulever, se rétracter puis disparaître très rapidement. La conservation des rares traces de polychromie est donc devenue l’un des enjeux majeurs du travail des restaurateurs.
Sur ces deux photos, quelques fragments de pigment permettent encore d’entrevoir cette armée telle qu’elle devait apparaître il y a plus de deux millénaires.
Et soudain, il faut faire un petit effort mental : rendre leurs couleurs à ces milliers de silhouettes grises.
Le spectacle devait être saisissant.
Des hommes, mais aussi des chevaux et des chars
Qin Shi Huang n’avait évidemment pas prévu une armée qui se déplacerait uniquement à pied.
Les fosses ont également livré des chevaux en terre cuite, des cavaliers, des chars et des armes. L’ensemble reproduit avec une précision remarquable l’organisation militaire de l’époque Qin. Uniformes, armures, harnachements des chevaux et équipements constituent aujourd’hui une documentation exceptionnelle sur l’armée chinoise du IIIe siècle avant notre ère.
Et puis il y a les chars de bronze.
Deux remarquables chars en bronze accompagnés de leurs chevaux ont été découverts près du tumulus impérial. Plus petits que nature et d’une incroyable finesse, ils témoignent eux aussi du niveau technique atteint par les artisans de l’époque Qin.
L’armée de terre cuite n’est donc pas une accumulation spectaculaire de statues. C’est la reconstitution d’un système militaire complet, avec ses différentes unités, ses chevaux, ses véhicules et sa hiérarchie.
Une armée prête à protéger son empereur pour l’éternité.
Rien que cela.
Trois fosses, trois visages de l’armée de terre cuite
La fosse n°1 est la plus vaste et celle qui provoque généralement le fameux effet waouh. Sous l’immense structure qui la protège, les longues colonnes de fantassins s’étendent à perte de vue. C’est ici que l’on prend véritablement conscience de l’échelle du site.
La fosse n°2 est plus petite mais présente une organisation militaire plus complexe, associant notamment archers, cavalerie et chars.
La fosse n°3, beaucoup plus réduite, comptait seulement quelques dizaines de figures et est généralement interprétée comme un espace de commandement.
Il ne faut donc surtout pas se contenter de « faire la grande fosse » et repartir.
Les vues les plus spectaculaires sont peut-être dans la première, mais les autres permettent de comprendre ce que l’on regarde.
Et c’est précisément ce qui transforme une armée impressionnante en véritable plongée dans la Chine des Qin.
Des guerriers grandeur nature… jusque dans les détails
Il faut enfin prendre le temps de regarder un soldat de près.
Les sourcils. La moustache. Le dessin de la bouche. Les plis du vêtement. Les plaques de l’armure. La manière dont les cheveux sont noués.
Les personnages sont grandeur nature et chaque détail contribue à préciser leur fonction et leur rang. L’UNESCO considère d’ailleurs cet ensemble comme un témoignage historique exceptionnel de l’organisation militaire de la Chine à la fin de la période des Royaumes combattants et sous les Qin.
Et c’est probablement là que réside la véritable force de cette armée.
De loin, elle impressionne par son nombre.
De près, elle impressionne par ses hommes.
Une armée qui n’a pas encore livré tous ses secrets
On vient voir l’armée de terre cuite pour ses milliers de soldats.
On repart en se souvenant d’un visage.
C’est peut-être cela, finalement, qui rend la rencontre si étrange.
Pendant plus de deux millénaires, ces hommes de terre sont restés ensevelis dans l’obscurité, rangés autour du tombeau d’un empereur qui voulait prolonger son pouvoir jusque dans l’au-delà. Puis quelques paysans ont creusé un puits et, morceau après morceau, toute une armée a recommencé à apparaître.
Aujourd’hui encore, les archéologues fouillent, assemblent, restaurent et tentent de préserver ce qui peut l’être. Et sous leurs pieds demeure une partie considérable du mausolée, toujours intacte et silencieuse.
Qin Shi Huang voulait une armée pour l’éternité.
Deux mille deux cents ans plus tard, elle est toujours au garde-à-vous.
Visiter l’armée de terre cuite depuis Xi’an
Le musée du mausolée de l’empereur Qin Shi Huang se trouve dans le district de Lintong, à environ 35 kilomètres au nord-est de Xi’an. Le complexe comprend notamment les trois fosses principales de l’armée de terre cuite ainsi que le vaste ensemble archéologique lié au mausolée.
Prévoyez plusieurs heures sur place. La fosse n°1 attire naturellement tous les regards, mais gardez du temps pour les autres espaces et surtout pour les pièces présentées de près : après avoir contemplé plusieurs milliers de soldats depuis une passerelle, retrouver un guerrier à hauteur d’yeux change complètement la perception du site.
Le tombeau proprement dit de Qin Shi Huang, sous son tumulus, n’a pas été fouillé. Ce que l’on visite est donc l’immense complexe funéraire qui l’entoure — et il reste encore beaucoup à découvrir. L’UNESCO estime d’ailleurs que des milliers de statues pourraient toujours être enfouies sur le site.
Pour les horaires, tarifs, modalités de réservation et transports depuis Xi’an, mieux vaut vérifier les informations peu avant la visite : elles sont évidemment susceptibles d’évoluer.